Dix premières pages du roman



       Progressivement, son corps commençait à se dessécher. Elle devait sa survie à cette impulsion de se coller à ses compagnes, de façon à conserver le peu d’eau qui lui était nécessaire pour échapper à l’issue fatale.

 

       La chaleur, beaucoup trop intense, lui ôtait ses dernières forces. Elle ne trouvait plus l’énergie de s’enfuir.

 

       La mort planait tout autour. Ses parents gisaient, inanimés. Son instinct lui signifiait l’urgence de sortir de cet enfer. La chaleur insupportable et l’absence d’eau lui dictaient de rassembler, une nouvelle fois, toute son énergie. Elle devait bondir vers un ailleurs, loin de cette atroce souffrance. Ce geste désespéré, elle l’avait tenté des dizaines de fois, comme ses compagnes maintenant immobiles et mourantes.


Si elle avait pu le faire, elle aurait pleuré. Mais cela ne lui était pas permis…
       Elle s’accrocha à une autre paroi de sa prison brûlante, recruta tout ce qui lui restait de force pour se hisser vers la seule ouverture possible. L’obscurité de cette issue était ce qui lui faisait le plus peur. Jamais, à partir du jour de sa naissance, elle n’avait pu se diriger vers le noir. Comme ses amies, elle savait que cette ombre signifiait une mort certaine, un passage impossible, interdit par la loi des ancêtres.

 

       Sa faible progression la conduisit vers un endroit moins chaud, moins blessant pour son corps meurtri et ses membres endoloris.

 

       Elle s’arrêta un instant.

 


 

       Une irrésistible tentation s’imposait, celle de plonger à nouveau vers la lumière pour rejoindre ses amies et partager leur destin commun. Elle dut lutter de tout son être contre cette vertigineuse pulsion, toute aussi puissante que son instinct de survie.
       La température, plus basse, lui permettait de retrouver un peu de force. Malheureusement, il n’y avait toujours pas une seule goutte d’eau.

 

        L’obscurité se fit presque totale. La terreur était à son comble. Jamais, comme ses parents ou ses amis, elle n’avait pu s’engager dans une telle noirceur. Elle était seule, dans un espace encore plus frais, toujours plus obscur.
       Il ne lui était plus possible de revenir en arrière. Elle ne pourrait pas résister une seconde de plus aux morsures de ce feu destructeur. Elle ne percevait plus aucune lumière. Autour de son corps, tout n’était qu’inconnu, ombre et hostilité.

 

       Obéissant à aucune des logiques inscrites au fond de ses gênes, à bout de force, elle progressa encore de quelques centimètres. Elle se sentait si seule, si loin de tout ce qu’elle et les siens avaient jadis connu.

 

       Alors que ses membres rencontraient, enfin, une partie bombée dans cette paroi si lisse, elle sentit un souffle profond et tiède parcourir son dos. Une vibration sonore fit résonner son être tout entier. Un objet, froid comme du métal, percuta son flanc et la poussa brutalement sur une nouvelle surface glissante et glacée.

 

       Elle se laissa déraper, incapable d’offrir la moindre résistance au poids de son corps qui tombait lourdement vers un nouvel abîme. Elle sut que sa fin était toute proche.

 

       Soudain, elle plongea dans un étrange liquide semblable à de l’eau. En une fraction de seconde, elle découvrit un monde nouveau. Le spectre de la mort s’était éloigné.

 

       Tout redevint paisible.

 


 

Ses membres et son corps commencèrent à se détendre, à retrouver quelques forces. Elle était vivante, au cœur de l’inconnu.

       Une nouvelle vibration, encore plus puissante que la précédente, emplit l’espace et fit frémir le liquide salutaire où elle baignait enfin.

       Michel ferma les yeux de satisfaction. Il éloigna son visage du bord de l’éprouvette et se redressa vivement. Il venait de crier de joie…

 

       Pour la première fois en deux longues années de recherches, une de ses daphnies avait survécu à ses expériences.

 


 

CHAPITRE UN

 

       Depuis quelques minutes, Julie tournait nerveusement sa petite cuillère. La tasse de café sonnait telle une cloche destinée à sortir Michel de ses explications enthousiastes… Les tintements insistants n’avaient aucune prise sur les flots de paroles de son compagnon. Fort de ses trente et un ans, il exultait, penché sur la petite table en bambou du bar polynésien.

 

       Ni l’intense trafic des voitures au ralenti, le long des quais du port de Papeete, ni ce délicieux vent frais chassant la chaleur moite de l’averse tropicale, ne semblait l’affecter. Ses yeux bruns étaient écarquillés. La pâleur de son visage, contrastant avec la peau bronzée des touristes attablés à côté d’eux, témoignait des nombreuses journées et des nuits de travail intensif.

 

       Julie, plongeant son regard bleu dans celui de son ami, l’interrompit :

 

       “Je n’arrive pas à comprendre comment tu peux t’exciter autant à propos de tes petites puces d’eau ?

 

       - Serais-tu jalouse ?

 

       - Très drôle ! Te rends-tu compte ? Tu travailles toute la semaine à élever des crevettes. Comme si ton métier et les bassins du laboratoire de biologie marine ne te suffisaient pas… Au lieu de surfer les vagues de Papaara ou de la Pointe des Pêcheurs, tu laisses ta planche neuve dans le hangar et tu disparais pour parler tendrement à tes horribles bestioles.

 


 

- Comment peux-tu dire une chose pareille ? Rien ne me passionne autant que mes daphnies. Laisse-moi au moins t’expliquer pourquoi !

 

       - Tu sembles oublier que nous avons décidé, ensemble, de vivre à Tahiti. Nous avons quitté la France et choisi ce pays de rêve afin de profiter du soleil, des plages, nager et plonger dans le lagon dès la fin de nos heures de travail. Tous les soirs, chaque week-end, tu continues à te plonger le nez dans des aquariums remplis de ces foutues daphnies. Encore des crevettes, de minables puces d’eau.”

 

       Michel avait sursauté lorsque sa compagne avait prononcé les mots “minables puces d’eau”. Le ton agacé de Julie le blessait.
       Il pensait qu’elle était capable de comprendre, elle plus que n’importe qui d’autre. Tout d’abord, parce qu’avec un doctorat en biologie, elle possédait tous les éléments scientifiques pour apprécier l’originalité de ses recherches secrètes. Surtout, depuis le début de ses investigations sur les daphnies, il avait maintes fois essayé de lui confier pourquoi ses travaux lui tenaient tant à cœur.
       Que leurs amis respectifs le traitent de fou, d’obsédé du travail, il avait fini par l’accepter, mais Julie…

 

       Au centième tour de tasse, il saisit la fine main de sa compagne pour stopper le mouvement de la petite cuillère. Il lui chuchota, ses lèvres effleurant le lobe de l’oreille, à travers les cheveux blonds : “On passe du bon temps ici.”

 

       Julie retira brusquement sa main :

 

       “Ah oui ! Du bon temps… Cela fait cinq samedis soirs de suite que tu refuses systématiquement toutes les invitations. Au lieu de nous éclater entre copains, on passe des heures à compter, une à une, tes daphnies qui se mettent à puer lorsqu’elles sont mortes et que les éprouvettes se recouvrent de moisissures.

 

       - Bon, c’est vrai, l’autre jour j’ai oublié de nettoyer les tubes. Tu sais, avec la chaleur…”

 


 

Le visage de Julie avait changé, son regard bleu était devenu fixe. Elle lui lança :

 

       “Tu as toujours réponse à tout, sauf à ce que je te demande vraiment.”

 

        La douceur de ses traits s’était effacée. La colère donnait au visage de Julie une fermeté inhabituelle. Sa bouche entrouverte laissa sèchement échapper : “Je n’ai pas fait la moitié du tour du monde avec toi, pour vivre ça !
       Puis elle se leva et sortit du bar.

 

       La plupart du temps, Michel laissait Julie à elle-même quand elle était énervée. Il connaissait bien son caractère bouillonnant mais il savait que dans ce genre de situations, elle préférait s’en aller pendant une ou deux heures. Elle chaussait ses palmes, toujours prêtes sur la terrasse de leur Faré, pour aller rencontrer les raies léopards de la Pointe des Pêcheurs.

 

       Julie adorait jouer dans le fort courant de cet endroit particulier du lagon tahitien, où les eaux rejoignent la passe et la pleine mer, lorsque la marée descend. Le flot puissant pouvant parfois atteindre la force d’une rivière, la nage se révélait alors vivante et très tonique. Michel et Julie avaient découvert qu’en ce lieu habitait un groupe important de raies léopards.

 

       Leur jeu favori consistait à nager lentement avec leurs amies, comme ils les appelaient. Au fil des rencontres, ils avaient évalué la distance minimale à maintenir pour pouvoir rester proches des raies. Grâce à ce respect, elles ne manifestaient jamais le moindre signe de peur ou d’agressivité.
       Julie revenait toujours de ces joyeuses rencontres avec un immense sourire, signifiant que sa passion était comblée, son corps détendu. S’il y avait eu un orage entre eux deux, Michel savait que leur différend était déjà bien loin lorsqu’elle rentrait, les palmes à la main et le visage radieux.

 


 

Cette fois-ci, Julie paraissait au bord de l’explosion. Au lieu de la laisser partir et de finir tranquillement le délicieux café vanille, Michel se leva aussitôt. Il posa quelques francs pacifiques sur la table et traversa la voie rapide du front de mer. Il courut pour éviter le flot incessant des voitures et rejoindre sa compagne, assise sur un banc face au port de Papeete.

 

       Le regard de Julie se perdait vers le large, tel un appel à une autre existence et à de nouveaux voyages, afin d’oublier son étrange vie polynésienne.

 

       Dès sa tendre enfance, elle avait rêvé de ces rivages dorés, des verts profonds de la végétation tropicale gavée de pluie et de soleil. Ses nuits de petite fille étaient peuplées de tant d’aventures dans le bleu turquoise des eaux, à la recherche des symphonies colorées des poissons tropicaux et de leurs jeux incessants, à travers les arborescences de corail. Adolescente, elle avait dévoré tous les écrits, tous les romans se situant à Tahiti. Sa toute première encyclopédie avait été exclusivement consacrée aux écosystèmes des lagons.

 

       Julie avait rencontré Michel à Paris, pendant leurs études à la faculté de biologie. Au fil des années, leur amitié avait laissé grandir un sentiment amoureux. Ils s’étaient séparés à plusieurs reprises puis retrouvés, lors d’une plongée dans les eaux de l’île de Port Cros, en Méditerranée. Ensemble, ils avaient alors décidé de quitter la France et de s’envoler vers Tahiti pour une vie nouvelle, sous le soleil des tropiques. Enfin, ils pouvaient réaliser leur rêve et partir à la découverte des fonds sous-marins polynésiens.

 

       Après deux ans en Polynésie, les week-ends à Bora Bora et les départs surprises vers un atoll des îles Tuamotu s’étaient faits de plus en plus rares, jusqu’à ce qu’une dizaine d’aquariums viennent meubler la moitié de la surface du salon. De nombreux tubes à essai encombraient les étagères de la salle de bain et une partie des placards de la cuisine.

 


 

Depuis qu’une épaisse couverture noire masquait la fenêtre de la salle de bain, le soleil n’illuminait plus les petits matins tahitiens. Une âcre odeur de moisi accompagnait chaque geste de la toilette quotidienne.

 

       La main de Michel chatouillait le front de Julie, ses doigts jouaient avec les mèches blondes. Les yeux de son amie s’étaient embués. Michel effaça du doigt une larme qui perlait sur la joue de Julie.

 

       Enfin disposé à écouter sa compagne, il resta silencieux.

 

       Elle reprit : “Je ne m’attendais pas à cette vie-là ! Michel, s’il te plaît, sort de ta maison, de tes tubes et aquariums. Tu le sais, j’aime la biologie au point d’en avoir fait mon métier. Par contre, je refuse de rentrer en religion pour tout sacrifier : mon temps, mes amis, peut être ma vie pour un homme qui pète un câble à force de compter ses puces d’eau.

 

       - Julie, tu sais bien que tu comptes beaucoup pour moi. Je t’en prie, n’exagère pas.

 

       - Je suis réaliste et j’essaye de te dire que j’ai besoin de toi.”

       De nouveau le silence… Au loin, à proximité de la passe du port de Papeete, un grand catamaran de plaisance envoyait ses voiles, aussitôt gonflées par les alizés. Julie et Michel, tous deux amateurs de navigation à voile, suivaient du regard les manœuvres des équipiers qui étarquaient et bordaient lentement les grandes ailes blanches. Déjà, les hautes étraves du bateau pointaient vers le large, en direction de nouveaux horizons.

 

       Michel pensait tout haut : “Imagine ceux qui sont partis, il y a bien des siècles, ignorant tout de leur destination. Ils s’aventuraient sans cartes, sans navigation par satellite, avec leur courage et leurs réserves de nourriture. Le seul câble qu’ils ont pété, c’était celui qui retenait leur bateau à quai, à leur monde du connu.

       - Je ne vois pas le rapport.

 


 

- Quelle obstination à ne pas vouloir me comprendre ! Tout à l’heure, dès que tu m’as rejoint à la terrasse du café, je t’ai annoncé qu’enfin j’avais réussi à reproduire l’expérience de mon collègue hollandais. Tu sais, les études des années soixante-dix sur les mutations des puces d’eau, les daphnies.

 

       - Oui, et alors ?

 

       - Comment ça ? “Et alors” (Michel leva les bras en signe d’impatience.) Cela fait deux années que nous travaillons ensemble sur ces sujets…

 

       - Je ne saisis pas pourquoi tu t’enthousiasmes autant pour tes daphnies… Qu’attends-tu de moi ?

 

       - J’aimerais tout simplement que nous puissions parler ensemble de notre métier commun, la biologie. Je veux te faire part de mes découvertes. Lorsque ma première daphnie a survécu, j’ai éprouvé une certitude, celle de détenir une des clefs fondamentales pour la compréhension de l’évolution humaine… Julie, j’ai véritablement découvert quelque chose d’important. Jamais je n’avais vécu une expérience aussi forte, aussi incroyable. J’en suis encore bouleversé.”

 

       Michel entraîna sa compagne le long de la plage. Il était dix-sept heures, un samedi. Ces moments sont marqués par les couleurs du soleil couchant, par la symphonie des lueurs roses, violettes et orangées. Ces variations colorées offrent aux regards un spectacle de chaque instant, ponctué par la descente du soleil sur un horizon découpé par les montagnes de l’île de Moorea.

 

       Les cris et rires des piroguiers, rentrant de l’entraînement pour préparer les courses et les fêtes du prochain “Juillet”, égayaient le lieu maintenant marqué par les embouteillages du soir et la pollution qui l’accompagne. Julie aimait cette ambiance, cette promenade en front de mer, même si la modernisation de la ville lui a ôté une partie de son charme.

 


 

       Michel, malgré la joie communicative des rameurs et les jeux des enfants, se leva tout à coup, le visage grave. Il prit la main de Julie et l’entraîna vers le parking où était garée leur vieille coccinelle décapotable.

 

       En ouvrant la portière, Michel se tourna vers sa compagne :

 

       “Écoute, tu le sais, je suis en vacances pour une semaine. Voici ma proposition : on fait une pause et on se repose. Ce soir, je te promets de ne plus te parler de mes expériences.

 

       - Je rêve !
       - Non, par contre, fais-moi une promesse… Je n’aborde plus une seule fois le sujet et demain midi, je t’invite chez le Chinois, au “Phœnix d’Or”. Je veux créer les conditions optimales pour que tu saisisses pourquoi je suis enthousiaste. Là, je te demanderai de bien vouloir me laisser le temps de t’expliquer, à nouveau, la totalité de mes découvertes. Tu vas très certainement être stupéfaite… Promets-moi de ne pas m’interrompre ?

 

       - Le repas risque de durer longtemps…

 

       - Alors ?

 

       - C’est d’accord, d’autant plus que tu l’as sûrement oublié : lundi matin, je dois aller chez le Taote Niho.

 

       - Qu’est-ce que ça veut dire ?

 

       - Le Taote Niho, ça veut dire le dentiste, en Tahitien. Pour comble du bonheur, il doit m’arracher une molaire en bas, à gauche. Je vois que ceci ne te préoccupe pas trop ! Pourtant, je t’en ai parlé plusieurs fois.

 

       - Si, si, je sais… Tu me parles de tes douleurs à cette dent depuis des mois. Tu as bien fait de prendre un rendez-vous. (Michel fit une horrible grimace, tout en se tenant la joue gauche avec ses deux mains.) D’ailleurs, il vaut mieux aller au restaurant avant que tu aies la tête grosse comme une pastèque !

 


 

Julie fit mine de le frapper sur le crâne avec son poing serré. Ils éclatèrent de rire. Michel se sentit satisfait de lui-même, sa compagne avait enfin retrouvé sa bonne humeur.

 

       La saison des pluies commençait à s’approcher en ce milieu du mois d’octobre, période où la chaleur devient moite et plus difficile à supporter dans ces contrées du Pacifique Sud.

 

       La matinée du lendemain fut marquée par un déluge incessant que seules connaissent les latitudes tropicales. L’humidité ambiante accentuait la présence moite des aquariums et des éprouvettes en verre provenant du laboratoire de biologie. L’odeur de moisi en était que plus forte.

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